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Surexploitées, sous-évaluées

Frances Seymour
Directeur général du Centre pour la recherche forestière internationale (CIFOR)

2011 devrait être une année cruciale pour les forêts du monde. Cette année, proclamée par l’ONU Année internationale des forêts, a été précédée par un accord de bon augure en faveur de la réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts (REDD) à la seizième réunion de la Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) qui s’est tenue en décembre à Cancún, qui lancera le tant espéré mécanisme pour intégrer les forêts dans le régime mondial de protection du climat.

Les forêts du monde doivent également bien se positionner pour tirer parti de la nécessité de passer à une économie verte. Nous savons depuis longtemps que la valeur économique des forêts s’étend bien au-delà du bois qu’elles produisent.

La diversité biologique, les produits forestiers non ligneux, les services écosystémiques, et le réconfort spirituel qu’elles procurent sont tout aussi importants. Et maintenant plus que jamais, elles sont appréciées pour leur contribution à l’atténuation des changements climatiques et à l’adaptation à ces changements.

Pourtant, beaucoup de ces valeurs restent imperceptibles aux décideurs politiques et au grand public, surtout au regard des rapides profits que l’on peut tirer de l’agriculture commerciale et de l’extraction minière. L’importance des forêts restera longtemps fragile dans l’imagination du grand public et des politiques, tant que leur contribution économique demeurera invisible ou sous-évaluée. Et mettre au jour le montant de cette contribution nécessitera une évolution de la gouvernance et des marchés.

Les chercheurs présument depuis longtemps que les communautés qui vivent à l’intérieur et autour des forêts tirent une grande partie de leurs revenus de la consommation et de la vente directe des produits forestiers. Une nouvelle base de données présentant les résultats d’enquêtes sur les revenus de plus de 8 000 ménages (www.cifor.cgiar. org/pen) confirme qu’en moyenne 24 % de leur revenu provient de produits forestiers. Le bois de feu et le bois d’oeuvre, le gibier, les fruits, les noix, le miel et les champignons comestibles ainsi qu’un large éventail de produits utilisés pour les médicaments, l’artisanat, la décoration, etc. sont autant de sources de revenus.

Malheureusement, très peu de ces revenus sont pris en compte dans les enquêtes statistiques nationales ou sont comptabilisés, de sorte qu’ils restent imperceptibles aux responsables politiques nationaux. Les enquêtes menées par les bureaux nationaux de statistiques doivent être perfectionnées pour apporter un nouvel éclairage sur l’importante contribution des forêts aux revenus de certaines des communautés les plus pauvres et les plus vulnérables du monde.

Une autre raison de cette opacité est qu’une grande partie du revenu est, au moins techniquement, illégale – et qu’une proportion importante de celui-ci est versée sous forme de pots de vin. Lorsque les négociations ont commencé il y a plusieurs années sur un accord entre le Gouvernement camerounais et la Commission européenne, afin de s’assurer que le bois exporté vers l’Union européenne était d’origine légale, on pensait que le bois abattu de manière informelle pour le marché intérieur représentait une part inférieure à la part du secteur formel. Or, les recherches menées par le CIFOR ont révélé qu’elle est en fait environ quatre fois plus importante qu’on ne l’avait cru au départ, fournissant des emplois et des revenus à quelque 45 000 personnes.

La répression de l’abattage illégal du bois a tendance à cibler les bûcherons armés de tronçonneuses, plutôt que les grands exploitants dotés de comptes bancaires. Tout le monde se porterait mieux si le bois produit de manière informelle pour le marché intérieur entrait dans un cadre réglementaire approprié qui protège à la fois la viabilité de l’environnement et les moyens de subsistance des producteurs locaux. La professionnalisation plutôt que la criminalisation constitue un bon moyen d’avancer.

Les mécanismes du marché pour protéger les forêts jouent un rôle, mais ils ne s’avèrent pas suffisants pour inverser la déforestation et la dégradation des forêts. Les systèmes de certification - par exemple par le Forestry Stewardship Council - reconnaissent les producteurs qui prennent en compte la valeur réelle des ressources forestières dans la pratique. Mais les dirigeants industriels se plaignent que la plupart des consommateurs ne semblent pas encore prêts à payer un prix majoré couvrant les coûts de la protection des ressources forestières.

Les modes de consommation reflétant la préoccupation au sujet de la durabilité des forêts du monde sont plus motivés par le souci de réputation des détaillants que par la préférence des petits consommateurs. Plus d’attention devrait être accordée aux interventions politiques pour uniformiser les règles du jeu afin de favoriser les producteurs soucieux de la durabilité.

Les forêts dites « dégradées » continuent d’être des cibles de choix pour être converties à d’autres usages - en dépit des richesses qu’elles renferment souvent, en carbone, en biodiversité, et en tant que moyen de subsistance pour les communautés locales (gibier). Une planification spatiale plus réfléchie et plus responsable devrait orienter l’expansion agricole vers les zones incontestablement dégradées, et reconnaître aux utilisateurs actuels le droit de profiter tant des opportunités existantes que de celles qui peuvent être créées par la REDD, et aussi du paiement pour les services écosystémiques.

La possibilité d’utiliser un tel régime pour sauver la forêt impliquerait qu’il y ait un « vendeur » officiel des services environnementaux en question, mais elle est compromise par le manque de clarté et les conflits concernant les droits de propriété. Les recherches du CIFOR ont mis en lumière l’ampleur de ces obstacles pour l’utilisation des outils de l’économie verte dans les conditions caractéristiques de la plupart des forêts tropicales. Selon lui, la moitié seulement des forêts de l’Amazonie brésilienne serait économiquement viable grâce aux paiements pour services écosystémiques dans le cadre de la réduction des émissions ayant des incidences sur le climat, tant le régime foncier est chaotique.

La fragilité du soutien pour la protection des forêts, en l’absence de preuves tangibles de leur valeur économique réelle, est peut-être mieux illustrée par les récents débats sur la façon d’assurer la sécurité alimentaire. Ces débats ont tendance à présenter la préservation des forêts comme un obstacle a l’expansion agricole - et ne mettent pas en évidence le rôle important qu’elles jouent dans la sécurité alimentaire, non seulement en fournissant des moyens de subsistance et des revenus, mais aussi en soutenant la productivité agricole durable. Les produits forestiers sont une composante essentielle des moyens de subsistance en milieu rural. C’est ainsi que 80 % du bois abattu en Afrique subsaharienne sert à produire de l’énergie; la viande de gibier provenant des forêts du Bassin du Congo équivaut à la production de l’industrie du boeuf au Brésil. Et les services écosystémiques des forêts indispensables à l’agriculture - comme ceux nécessaires au maintien des flux hydrologiques et à la pollinisation - seraient coûteux, voire impossible à remplacer.

Même ceux qui comprennent la nécessité de préserver les forêts dans le cadre de stratégies intégrées de gestion des paysages, se concentrent presqu’exclusivement sur l’accroissement de la productivité agricole comme moyen de réduire la pression qui s’exerce sur elles. De tels gains de productivité sont certainement nécessaires, et souhaitables pour d’autres raisons, mais ils ne constituent pas une fin en soi. En effet, la recherche a montré que, en fonction des prix et des marchés, accroître la productivité agricole peut au contraire inciter à accélérer la déforestation. Ces efforts doivent donc aller de pair avec la réforme de la gouvernance forestière afin de créer parallèlement des incitations à protéger les forêts.

Alors que nous célébrons l’Année internationale des forêts, les gouvernements et autres décideurs doivent reconnaître leur vraie valeur pour les communautés locales, les pays et le monde entier. Avec 13 millions d’hectares de forêts perdus chaque année, l’urgence se fait sentir.

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