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GEO-3: GLOBAL ENVIRONMENT OUTLOOK  
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Un monde divisé

« L'économie mondiale reste stratifiée et ne parvient pas à englober les milliards d'hommes qui, économiquement et politiquement, sont laissés pour compte. »

Alarmés par les migrations, le terrorisme et la maladie, les membres de la minorité riche craignent d'être eux aussi emportés. Même certaines nations parmi les plus prospères sentent la menace, à mesure que les infrastructures se dégradent, que la technologie échoue et que les institutions s'effondrent. Comme l'économie des pays de l'OCDE rencontre des difficultés et que leur population vieillit, les programmes sociaux introduits au XXe siècle, négligés au fil des ans, commencent à tomber en morceaux.

Ces facteurs, avec d'autres encore, entraînent un brutal retournement des conceptions politiques. Après avoir vu, sans se défendre, et parfois délibérément, leurs pouvoirs se dégrader, les gouvernements cherchent maintenant à réaffirmer leur autorité. Pour enrayer l'effondrement, le parti de l'ordre réagit avec suffisamment de cohésion et de force pour imposer un ordre autoritaire dans la plus grande partie du monde. Dans beaucoup de régions, cette évolution semble simplement la poursuite d'une pratique normale ou un retour à un passé qui n'est pas très éloigné. Dans d'autres, pourtant, le sacrifice d'idéaux longtemps défendus (la démocratie, la transparence, la participation à la vie politique), en échange d'une plus grande sécurité, représente un choix difficile. L'impression grandissante d'être à bord d'un bateau de sauvetage en perdition - avec l'acceptation de l'idée qu'en laissant quelques-uns se noyer on peut sauver les autres - permet aux gouvernements et aux citoyens de ces pays d'acquiescer ensemble à certains choix. D'autres décisions sont prises en fin de compte sans le consentement des électeurs et sont acceptées sans remise en question.

Ce processus prend du temps, mais une configuration particulière se met progressivement en place. Dans les pays riches, les habitants les plus riches prospèrent dans des enclaves protégées et l'ensemble du peuple reçoit une certaine assurance d'une meilleure sécurité. Des bastions persistent également dans les pays pauvres, protégeant ce qui reste des élites et des ressources stratégiques. Dans certaines régions, le contrôle est instable ; la base du pouvoir fluctue, à mesure qu'une faction ou un groupe ethnique l'emporte.

Ces bastions sont des « îles de prospérité dans un océan de pauvreté et de désespoir » (Hammond, 1998), et représentent les ultimes avatars des villes fortifiées d'autrefois et des groupes de résidences à accès restreint de périodes plus récentes. Parfois les remparts ont une existence physique, parfois ils ont plus nettement un caractère métaphorique. Néanmoins, ces îlots de richesse ne sont pas isolés. Ils sont reliés dans un réseau mondial d'intérêts économiques, environnementaux et sécuritaires partagés. C'est par ce réseau que la mondialisation se poursuit, quoique très nettement déformée.

À l'intérieur des remparts, la vie continue dans un semblant d'ordre. Les progrès technologiques se poursuivent. Des services de santé publique et d'enseignement continuent à être fournis, les modes de consommation ne changent pas dramatiquement et l'état de l'environnement est à peu près stable. Les entreprises aident à assurer certains programmes socialement importants, en particulier s'ils sont liés à leurs intérêts, par exemple l'éducation pour résoudre le problème du manque de main-d'oeuvre qualifiée et pourvoir aux besoins élémentaires des travailleurs. Pourtant, il est de plus en plus largement admis que la sécurité revêt une importance primordiale. Elle est recherchée par diverses politiques et institutions autoritaires dont les méthodes comprennent la surveillance policière et le harcèlement, en fonction de stéréotypes attribués à des groupes dissidents particuliers.

En dehors de ces remparts, la majorité des hommes demeurent piégés dans la pauvreté. La satisfaction des besoins élémentaires - eau potable, services de santé publique, assainissement, alimentation, logement et énergie - est très parcellaire, et souvent inexistante. Nombreux sont ceux dont les libertés fondamentales sont bafouées. Par comparaison avec les sociétés cohérentes existant encore à l'intérieur des remparts, ce monde est de plus en plus chaotique, désarticulé. Le progrès technologique continue dans ces communautés parfois grâce au vol ou en récupérant ce qui s'échappe des villes fortifiées, mais aussi parfois grâce à l'entreprise autochtone. Ces percées tendent à être modestes, cependant, et le manque d'harmonisation et de création de capacités empêche des avancées spectaculaires qui pourraient amener des améliorations importantes et rapides. L'incapacité de tirer parti des économies d'échelle entrave encore le progrès et la croissance.

Les interactions entre ce qui se passe à l'intérieur des enclaves et en dehors vont au-delà de la simple police des frontières entre les deux mondes. Les îlots de prospérité dépendent fortement d'un flux constant de ressources provenant de zones qui ne sont pas entièrement sous leur contrôle. Là où les élites sont capables d'exercer un contrôle, il existe une rigoureuse gestion des zones d'où proviennent des produits d'intérêt commercial et des zones qui servent à accomplir une fonction plus fondamentale encore de soutien de la vie. Ces zones bien protégées, terrestres ou marines, offrent un havre pour beaucoup d'autres espèces animales ou végétales, mais ne servent guère à améliorer le sort des hommes qui en sont exclus. Là où les zones font simplement l'objet d'une exploitation minière puis sont abandonnées, il appartient à ceux qui vivent en dehors de s'occuper de réparer les dégâts.

L'élite s'en remet aussi au monde extérieur à ces enclaves pour absorber les excès de son mode de vie. Les déchets produits dans les enclaves sont transportés vers les zones extérieures. Les pressions que ces déchets imposent à des systèmes naturels non protégés aggravent encore les problèmes que rencontrent ceux qui s'efforcent d'y survivre. Ces problèmes sont notamment l'utilisation excessive et la contamination des eaux de ruissellement et souterraines, les effets de l'utilisation aveugle de combustibles fossiles salissants, la contamination résultant des déchets solides non traités, la poursuite de la déforestation à la recherche de bois de feu, et la dégradation des terres marginales, néanmoins cultivées.

« Le parti de l'ordre réagit avec suffisamment de cohésion et de force pour imposer un ordre autoritaire dans la plus grande partie du monde. »

Le commerce international est un autre moyen de franchir les frontières entre les deux mondes. Ceux qui vivent à l'intérieur des villes fortifiées n'ont pas perdu leur goût des produits venant de l'extérieur, et notamment des drogues illégales, ou encore les produits dérivés d'espèces rares. L'argent et les fournitures militaires finissent par sortir vers l'extérieur, en échange, et ils suscitent non seulement le chaos et l'anarchie, mais aussi des attaques terroristes périodiquement menées contre les forteresses.

Dans cette atmosphère, les petites entreprises, légitimes ou informelles, s'épanouissent en desservant les besoins locaux. Les fondations caritatives et autres associations fournissant des services de protection sociale cherchent à apporter leur concours, quand les pouvoirs publics et les entreprises ne parviennent pas à satisfaire les besoins fondamentaux, c'est-à-dire dans la plupart des cas, mais la tâche est loin d'être simple et leurs efforts loin d'être efficaces.