Protéger les nomades de la nature ma, nov 14, 2011

Pour les populations d'éléphants qui réintègrent actuellement le sud de l'Angola, après des décennies de guerres civiles dévastatrices pour les troupeaux du pays, la bataille est loin d'être gagnée.

| English    

, , Par Achim Steiner, et Erik Solheim

Cet article a été publié dans le cadre de l'initiative « Project Syndicate ». Pour obtenir l'autorisation de le réimprimer, veuillez contactez distribution@project-syndicate.org

Pour les populations d'éléphants qui réintègrent actuellement le sud de l'Angola, après des décennies de guerres civiles dévastatrices pour les troupeaux du pays, la bataille est loin d'être gagnée. Les terrains d'anciennes mines abandonnées, héritage de longues années de conflit (qui s'est terminé en 2002), menacent non seulement la vie des populations locales, mais aussi celle des populations d'éléphants. En effet, ces dernières sont de plus en plus nombreuses à entreprendre la traversée de l'Angola, à partir du nord du Botswana, suivant des routes migratoires ancestrales qui s'étendent jusqu'en Zambie. Les mines sont un exemple particulièrement frappant de l'influence des humains sur la nature. Elles interfèrent directement avec les routes migratoires des espèces animales qui lient des sites d'alimentation et de reproduction à travers le globe depuis des millénaires.

On estime que plus de 10.000 espèces animales migrent chaque année pour se reproduire, ou pour se nourrir. Pourtant, de plus en plus de routes aériennes, aquatiques et terrestres sont obstruées, ou détruites, par des clôtures, des barrages et des lignes à haute tension. A cela s'ajoute des pratiques non durables de chasse et de pêche, la dégradation des habitats, la pollution et le changement climatique.

Prenons l'exemple du dauphin d'Irrawaddy qui vit dans la baie du Bengale et en l'Asie du Sud. Les obstacles qui jonchent la route migratoire de cette espèce menacée d'extinction vont des filets de pêche à la pollution causée par les exploitations aurifères et la construction de barrages.

Dans les années 1900, lorsque l'on se baladait dans la région de Fennoscandie, on était émerveillée par l'abondance des oies naines. A cette époque, la région en comptait des milliers. Aujourd'hui, il ne reste plus que 20 à 30 couples reproducteurs. Selon le Fonds mondial pour la nature, cette situation catastrophique serait le résultat du drainage des zones humides dans des pays comme la Grèce, et de la chasse intensive le long des voies de migration des oiseaux.

En Amérique du Nord, l'un des animaux les plus rapides de la planète, l'antilope d'Amérique, est confrontée à des obstacles tels que les autoroutes et les clôtures. Le rude hiver de l'année dernière a achevé des troupeaux entiers affamés, et bloqués par des barrières. Ils ont rapidement brûlés leurs réserves de graisse en tentant de trouver une faille dans la clôture. De même, en Afrique du Sud, 12 pour cent des grues bleues, emblème national du pays, et 30 pour cent des outardes de Ludwig meurent chaque année dans des collisions avec un nombre croissant de lignes électriques.

Le changement climatique a également un impact sévère sur la plupart des populations d'animaux nomades du monde. Les espèces migratrices, des papillons monarques aux baleines à bosse, souffrent en raison des changements de température et de la perturbation des saisons, de l'abondance et de la localisation des sources de nourriture.

La tendance générale semble mauvaise. Cependant, certains pays ont pris des mesures importantes. Depuis que la Convention sur la conservation des espèces migratrices d'animaux sauvages appartenant à la faune sauvage (CMS) est entrée en vigueur en 1983, elle n'a cessé d'accueillir de nouveaux membres et inclus maintenant 116 pays d'Afrique, d'Amérique centrale, d'Amérique du Sud, d'Asie, d'Europe et d'Océanie. À ce jour, la CMS a conclu des accords et des mémorandums d'entente pour la conservation de plus de 26 espèces migratrices dans le monde.

Grâce à la CMC, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et le Mozambique se sont, par exemple, récemment mis d'accord sur des accords de coopération visant à conserver les dugongs, des animaux marins migrateurs à l'origine du mythe des sirènes. Un autre accord qui s'étend sur 20 ans a récemment contribué à augmenter la population de phoque présente dans la mer de Wadden, sur un territoire partagé par l'Allemagne et les Pays-Bas.

Protéger les espèces migratrices bénéficie non seulement aux animaux concernés, mais aussi aux humains. Un programme de restauration et de conservation concernant 7 millions d'hectares de zones humides en Chine, en Iran, au Kazakhstan et en Russie a permis d'améliorer la survie de la grue de Sibérie, un espèce d'oiseau menacée d'extinction, tout en restaurant le filtrage de l'eau potable, en améliorant le stockage du carbone et en aidant à restaurer les stocks de poissons pour la pêche.

Austin, une ville du Texas, est le foyer de la plus grande colonie urbaine de chauves-souris migratrices. Ces chauves-souris se sont installées sous le pont de l'Avenue Congress, au centre ville. Pendant l'été, des centaines de personnes effectuent des visites nocturnes pour observer les chauves-souris lorsqu'elles chassent pour se nourrir. Il faut savoir que ce mammifère rééquilibre l'écosystème en chassant des parasites naturels pour s'alimenter, ils consomment jusqu'à 4000 moustiques chaque soir. Grâce à elles, une industrie touristique locale s'est développée, générant 10 millions de dollars par an.

Le 20 novembre, le CMS tiendra sa 10e réunion à Bergen, en Norvège. Parmi les autres succès des membres de la CMS ont peut citer l'exemple de la petite nation insulaire de Palau, dans l'océan Pacifique. Des nombreuses espèces de requins sont maintenant protégées, ces requins étaient menacés en raison de la consommation croissante de leurs nageoires, qui stimuleraient la puissance sexuelle et amélioreraient la santé (selon certaines croyances traditionnelles). Palau a tenu à inverser cette tendance. Il y a deux ans, ce pays est devenu le premier à déclarer que ses eaux côtières seraient transformées en un sanctuaire pour les requins. Les scientifiques estiment les visites touristiques de ce sanctuaire devraient générer 8 pour cent du PIB du pays, et qu'un seul requin peut générer 2,6 millions de dollars (provenant de l'écotourisme) au cours de sa durée de vie.

La nature ne devrait jamais être uniquement appréciée pour sa valeur économique. Toutefois, dans un monde dirigé par une demande énergétique croissante et des ressources limitées, les considérations économiques peuvent aider à faire pencher les décisions en faveur de la conservation plutôt que de la dégradation. Ce genre de réflexion stratégique peut aider à faire en sorte que les 10 000 espèces migratrices de notre planète puissent terminer leur voyage, et ce afin que les générations futures puissent elles aussi s'émerveiller devant les trajets de ces populations nomades du monde naturel.

Achim Steiner, Secrétaire général adjoint de l'ONU et Directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l'environnement.

Erik Solheim, ministre norvégien de l'Environnement

 
comments powered by Disqus