Dans les îles du Pacifique, un groupe d’étudiants a transformé sa frustration en force juridique, réclamant justice pour leurs nations vulnérables et défiant les plus grands pollueurs devant les tribunaux.
Lorsque Cynthia Houniuhi est montée à la tribune de la Cour internationale de Justice à La Haye il y a un an, son message aux juges assis devant elle était simple.
Les changements climatiques ravageaient les nations insulaires du Pacifique, dont son pays, les Îles Salomon. Ce constat, disait-elle, relevait d’une injustice fondamentale, car ces pays n’avaient émis qu’une infime fraction des gaz à effet de serre à l’origine de la crise climatique.
« Les terres de mon peuple… approchent d’un point critique, sur le point d’être totalement englouties par la montée des eaux », a déclaré Houniuhi. « Sans nos terres, nos corps et nos souvenirs sont coupés des relations fondamentales qui définissent qui nous sommes. »
Ce discours s'inscrivait dans le cadre d'une affaire historique, dans laquelle la plus haute juridiction du monde avait été saisie pour déterminer la part de responsabilité des plus grands émetteurs de gaz à effet de serre dans l’aggravation de la crise climatique.
Pour Houniuhi, ce fut un moment de triomphe. Six ans plus tôt, elle et 26 autres étudiants en droit s’étaient réunis pour former Pacific Islands Students Fighting Climate Change, ou PISFCC. Ils avaient grandi en voyant leurs voisins perdre leur vie, leurs maisons et leurs moyens de subsistance en raison de la montée des eaux, du blanchissement des coraux et de phénomènes météorologiques de plus en plus erratiques.
Frustrés par ce qu’ils considéraient comme l’inaction des grands émetteurs, les étudiants n’ont vu d’autre choix que de porter l'affaire devant la Cour internationale de Justice.
Houniuhi, présidente du PISFCC, a commencé à mobiliser ses pairs. Vishal Prasad, aujourd’hui directeur de campagne, fut l’un des premiers à la rejoindre.
« Quand j’ai entendu parler de cette campagne, j’ai été frappé par sa précision et par son potentiel », explique-t-il. « Elle est devenue notre raison d’être pendant les cinq années qui ont suivi. »
Prasad a consacré ses journées à rédiger des notes à destination des gouvernements et à mobiliser le soutien du public autour de l’affaire. Comme la navigation faisait partie intégrante de l’histoire des nations du Pacifique, les étudiants ont présenté leur initiative comme un nouveau voyage pour les peuples de la région.
Les gouvernements du Forum des îles du Pacifique, qui regroupe 18 pays et territoires, ont rapidement adhéré à la démarche, déclarant que la crise climatique représentait la plus grande menace pour la sécurité de la région.
La nation insulaire du Vanuatu a pris les devants en portant la question devant l’Assemblée générale des Nations Unies. Après plusieurs mois de campagne intense, l’Assemblée a voté à l’unanimité, en mars 2023, pour demander un avis consultatif à la Cour internationale de Justice sur les obligations juridiques des États en matière de changements climatiques.
La résolution des Nations Unies demandait aux juges de répondre à deux questions principales. Premièrement, quelles sont les obligations des États, en vertu du droit international, pour protéger le climat et l’environnement contre les émissions de gaz à effet de serre ? Et deuxièmement, quelles sont les conséquences juridiques pour les États qui ont causé des dommages importants au climat et à l’environnement ?
« C’est à ce moment-là que la campagne a pris une dimension véritablement internationale », déclare Prasad.
Pour Houniuhi et Prasad, le début des plaidoiries à la fin de l’année 2024 a été une expérience riche en émotions. Dans le climat hivernal humide de La Haye, des personnes se sont rassemblées devant le siège du tribunal, dans le Palais de la Paix de style néo-Renaissance, avec des banderoles appelant à une action urgente en faveur du climat.
Les avocats des nations insulaires du Pacifique soutenaient que les pays à fortes émissions, en provoquant la crise climatique, avaient violé les droits humains des habitants des îles de faible altitude et qu’ils avaient, en vertu du droit international, l’obligation de réduire drastiquement leurs émissions. Bien que les membres du PISFCC n’aient pas plaidé l’affaire, ils ont recueilli les témoignages de communautés de première ligne et de jeunes touchés par la crise climatique, lesquels ont été intégrés aux mémoires soumis à la Cour.
Les audiences ont duré deux semaines, avec des espoirs et des inquiétudes à leur comble à l’intérieur comme à l’extérieur du bâtiment de la Cour. Prasad a eu beaucoup de mal à entendre certaines des nations les plus puissantes du monde affirmer que le droit international relatif aux droits humains ne devrait pas s’appliquer à l’obligation des pays de protéger l’environnement.
Le 23 juillet 2025, les juges ont rendu une décision historique, confirmant que les États ont l’obligation légale de protéger le système climatique contre les effets néfastes des émissions de gaz à effet de serre. L’avis consultatif n’est pas juridiquement contraignant, mais les experts affirment qu’il est important, car les pays touchés pourront poursuivre en justice les grands pollueurs climatiques.
Le verdict a été si décisif qu’il a dépassé les attentes les plus ambitieuses du PISFCC.
L’organisation a récemment reçu le prestigieux prix « Champions de la Terre 2025 » du Programme des Nations Unies pour l’environnement, en reconnaissance de sa percée historique dans la lutte pour la justice climatique, tant pour ses communautés que pour le monde entier.
Pour le groupe, qui compte aujourd’hui plus de 100 membres, la décision de la Cour a été un moment de reconnaissance et de validation. Cependant, les étudiants comprennent que la lutte pour la justice climatique est loin d’être terminée et que cette quête pourrait déterminer le sort de tous les pays, et pas seulement des petits États insulaires.
« Le monde est une île », dit-elle. « Nous sommes tous dans le même bateau. »


