Des écoles rurales aux projets primés, Mariam Issoufou transforme l’architecture traditionnelle, adaptée au climat, en une ligne de défense de premier plan contre la chaleur extrême.
Au cœur brûlant du Niger, où l’air lui-même semble vibrer sous l’effet de la chaleur, Mariam Issoufou bâtit des lieux qui respirent. Ses murs de terre et d’argile murmurent des histoires anciennes, des histoires de résilience, de communauté, d’équilibre entre l’humanité et la nature. À l’instar d’un musicien qui trouve de nouveaux rythmes dans de vieilles chansons, elle fait revivre des traditions oubliées pour composer une architecture à la fois intemporelle et révolutionnaire.
Le centre communautaire Hikma, dans l’ouest du Niger, est une énigme architecturale. Élégant et moderne, mais façonné à partir de briques d’argile traditionnelles, l’édifice se distingue tout en se fondant dans le paysage austère et semi-aride qui l’entoure.
Abritant une magnifique mosquée aux teintes orangées et une bibliothèque, le complexe est plus qu’un plaisir pour les yeux. Lorsque la température atteint 45 °C à midi, il devient un refuge pour bon nombre des 3 000 habitants du village voisin de Dandaji. Grâce aux matériaux absorbant la chaleur et à la conception ingénieuse du centre Hikma, qui permet une ventilation naturelle, ses bâtiments sont jusqu’à 15 °C plus frais que l’air extérieur.
Ce centre fait partie des dizaines de bâtiments qu’ Issoufou a conçus au cours d’une carrière d’une décennie, consacrée à aider des communautés — souvent parmi les plus vulnérables — à s’adapter à un climat en mutation, et en particulier à la chaleur extrême. Pour ce travail, le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) a désigné Issoufou comme Championne de la Terre cette année.
Issoufou connaît bien le pouvoir de l’architecture pour améliorer la vie des gens. Elle avait 6 ans lorsque sa famille a quitté Niamey, la capitale du Niger, pour s’installer dans l’ancienne ville d’Agadez, brûlée par le soleil, à la lisière du désert du Sahara.
« Nous parlons ici d’une chaleur qui vous donne l’impression d’exploser hors de votre propre chair », explique-t-elle. « Quand je rentrais de l’école et que j’entrais dans le vestibule en terre de notre maison, la température chutait tellement brusquement que j’en avais des frissons. Cela m’a vraiment fait prendre conscience de l’importance des choix que nous faisons dans la manière de créer nos espaces. »
Issoufou a d’abord travaillé comme développeuse de logiciels à New York avant de s’inscrire, au milieu de la trentaine, à un programme d’architecture. Après l’obtention de son diplôme, elle est revenue à Niamey, une ville largement définie par une architecture coloniale mal adaptée à sa culture et à son environnement actuels. Désireuse de collaborer avec des ingénieurs, maçons et designers locaux, elle souhaitait aider des communautés à travers l’Afrique à faire face à un climat en évolution rapide, en réintroduisant l’artisanat traditionnel dans différentes étapes de la chaîne de valeur du bâtiment.
À l’échelle mondiale, le secteur du bâtiment et de la construction est l’un des principaux moteurs des changements climatiques. Selon un récent rapport du PNUE, les bâtiments — tant par leur construction que par leur consommation énergétique — sont responsables de près de 35 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone qui réchauffent la planète. À mesure que la population mondiale augmente, la clé pour faire de l’architecture une solution consiste à considérer le bâtiment non comme un simple ouvrage, mais comme un point d’intersection où de nombreux défis se rencontrent et peuvent être résolus ensemble.
Le premier grand projet d'Issoufou, Niamey 2000, montre comment cela est possible, en abordant simultanément la question de l’accessibilité financière, l’adaptation au climat et la préservation des traditions nigériennes. Projet résidentiel conçu pour répondre à la crise du logement, il propose non pas des immeubles en béton, mais des ensembles compacts de maisons reliées entre elles, reflétant le tissu dense et imbriqué des villes sahéliennes précoloniales. Construites en briques de terre compressée, que Mariam a estimées environ 30 % moins coûteuses que le béton et naturellement plus fraîches, ses zones communes favorisent la vie communautaire et intergénérationnelle tout en préservant l’intimité et la tranquillité. Étant donné que le secteur résidentiel représente plus de 75 % des bâtiments dans le monde, ce projet illustre l’énorme potentiel du logement pour promouvoir une construction durable. Niamey 2000 figurait parmi les finalistes du prix Aga Khan d’architecture en 2022. Son portfolio démontre qu’il n’existe aucun type de bâtiment qui ne puisse être abordé de la même manière avec une telle intelligence architecturale et culturelle.
Des mosquées aux musées, en passant par les écoles, les marchés, les instituts et les entreprises, les projets d'Issoufou allient toujours pragmatisme et poésie, répondant aux besoins modernes grâce à une application intelligente des traditions face au climat. Un immeuble de bureaux de quatre étages à Niamey, l’un des projets en cours d'Issoufou, mélange des briques de terre compressée et des fenêtres grillagées dans un design diagonal contemporain qui permet de maintenir la température et la consommation d’énergie à un niveau bas. Une école primaire dans un village agricole du sud-ouest du Niger alterne des salles de classe passivement refroidies et des espaces communautaires avec des terres agricoles, des potagers et un réservoir d’eau de pluie. Parallèlement à sa pratique architecturale, Issoufou est professeure à l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH Zurich) et a reçu de nombreuses distinctions, notamment en étant choisie par la Rolex Mentor and Protégé Arts Initiative comme protégée de l’architecte de renom David Adjaye en 2018, ainsi que le prix Architizer A+ Impact for Design Award en 2023.
Elle espère que les architectes du monde entier redécouvriront les méthodes de construction traditionnelles à mesure que la crise climatique s’aggrave.
« Nous nous concentrons sur la technologie comme seule solution et seul indicateur d’innovation, mais les réponses sont déjà parmi nous », déclare-t-elle. « Toute notre existence s’est construite en fonction du climat, et il n’y a vraiment aucune raison pour que nous ne puissions pas adopter la même approche à l’avenir. »
Tentant de rester optimiste, Issoufou considère les défis climatiques de l’Afrique comme une opportunité, un appel lancé aux architectes du continent pour qu’ils puisent dans le riche héritage traditionnel de l’Afrique et montrent l’exemple au reste du monde. Elle estime que les meilleures pratiques en matière de construction dans les climats chauds pourraient bien provenir de l’Afrique elle-même.
« Alors que les préoccupations mondiales concernant la résilience et l’adaptation aux changements climatiques s’intensifient, explique-t-elle, c’est une occasion unique pour les architectes africains de se trouver au centre du débat. »


