À travers les secteurs, les régions et les cultures, l'humanité gaspille une quantité inimaginable de nourriture parfaitement consommables. Nous jetons chaque année plus d'un milliard de tonnes de nourriture, ce qui représente une perte financière annuelle de 1 000 milliards de dollars américains.
Le gaspillage alimentaire a toujours été un problème pernicieux, mais il est aussi possible de le résoudre. Dans le cadre de l’initiative Food Waste Breakthrough — qui vise à réduire de moitié le gaspillage alimentaire d’ici à 2030 et à diminuer les émissions mondiales de méthane de 7 % — des entreprises technologiques établies et des startups numériques exploitent la puissance de l’intelligence artificielle (IA) pour relever certains des défis les plus complexes liés au gaspillage alimentaire dans le monde.
Les solutions qu’elles ont développées sont à la fois efficaces et faciles à adopter, aidant les particuliers et les entreprises à relever des défis allant de la réduction du gaspillage dans les cuisines professionnelles à une meilleure gestion des réfrigérateurs domestiques. Dans les années à venir, ces technologies pourraient devenir des outils essentiels pour atteindre les objectifs ambitieux de l’initiative Food Waste Breakthrough.
Quel que soit son usage, l’impact environnemental de l’IA reste considérable. Les recherches du PNUE montrent que les centres de données qui alimentent l’IA consomment d’importantes quantités d’électricité et d’eau, et dépendent de minéraux souvent extraits de manière non durable. Afin d’éviter une augmentation des émissions de gaz à effet de serre issues des énergies fossiles, il est essentiel que ces centres intègrent des sources d’énergie renouvelable dans leurs opérations. Une résolution adoptée en décembre 2025 par l’Assemblée des Nations Unies pour l’environnement encourage les États membres à réduire au minimum les effets écologiques potentiels de l’IA, tout en exploitant ses bénéfices environnementaux.
Mais grâce à sa capacité à détecter des tendances dans les données et à prédire des résultats futurs, l’IA offre un potentiel considérable pour améliorer l’efficacité des systèmes alimentaires. Appliquée au problème du gaspillage alimentaire, elle peut aider les gouvernements, les entreprises et les particuliers à faire en sorte qu’une plus grande part de la nourriture produite soit consommée plutôt que jetée.
Vers le zéro déchet grâce aux bonnes requêtes
De nombreuses personnes comptent déjà sur des assistants d’IA pour les aider dans leurs tâches quotidiennes. Mais avec une utilisation réfléchie, ils peuvent aussi contribuer à ce que nous consommions davantage des aliments que nous achetons.
Le PNUE travaille avec Google Gemini pour explorer comment mobiliser l’IA afin de réduire le gaspillage alimentaire à la maison, notamment grâce à une série de requêtes permettant aux familles d’améliorer leur propre système alimentaire domestique. En voici quelques exemples à essayer :
- Peux-tu me poser une série de questions pour comprendre quels aliments je gaspille le plus ?
- Pourquoi est-ce que je les gaspille ?
- Peux-tu me donner des conseils pratiques ou des habitudes à intégrer dans mes routines d’achat, de cuisine et de stockage afin de réduire les principales causes de mon gaspillage alimentaire ?
« Nous voulions rendre ce processus positif et concret », explique Clementine O’Connor, responsable du programme des systèmes alimentaires durables du PNUE. « Tout le monde pense ne pas gaspiller de nourriture. Entamer une conversation avec un chatbot d’IA en posant ces questions rend la démarche personnelle. Des questions clés comme celles-ci amènent les gens à réfléchir à leurs comportements et à comprendre comment de petits ajustements peuvent leur faire économiser de l’argent tout en réduisant leur impact sur le climat. »
Utiliser l’IA pour éviter que les aliments finissent dans les décharges
Les déchets alimentaires constituent un composant majeur des décharges, où ils génèrent jusqu'à 14 % du méthane mondial – un gaz à effet de serre 80 fois plus puissant que le dioxyde de carbone. Séparer les déchets organiques et les orienter vers le compostage est essentiel pour réduire ces émissions, mais l'IA a le potentiel de réduire considérablement la quantité de nourriture que nous jetons dès le départ. Grâce à sa capacité à identifier rapidement de grands volumes de déchets, à calculer les coûts et à analyser des systèmes alimentaires complexes, une utilisation stratégique de l’IA pourrait transformer notre rapport aux aliments non consommés, tant dans le secteur alimentaire qu’à domicile.
Une entreprise qui s’attaque à ce problème aux États-Unis est Mill, qui fabrique un « recycleur alimentaire » domestique capable de sécher et de broyer les restes en compost, évitant ainsi qu’ils ne finissent à la poubelle ; selon l’entreprise, les ménages et les entreprises utilisant Mill ont déjà empêché environ 4,5 millions de kilogrammes de déchets alimentaires d’être envoyés en décharge.
Le compostage domestique est particulièrement adapté aux ménages urbains, d'autant plus que 70 % de la consommation alimentaire a lieu en ville. Mais comme le souligne O'Connor, l’IA intégrée de Mill génère également des données qui peuvent influencer les comportements, en incitant les utilisateurs à produire moins de déchets dès le départ. « Vous pouvez utiliser leur application pour suivre l’évolution de vos déchets alimentaires semaine après semaine, et cet aspect lié aux données est essentiel pour aider les gens à réduire leur gaspillage alimentaire », explique-t-elle. « Une fois que les gens prennent conscience de la quantité qu’ils gaspillent habituellement, ils sont incités à essayer de la diminuer. »
Parallèlement, des entreprises sociales technologiques comme Too Good To Go et FoodCloud ciblent à la fois les consommateurs et les entreprises, en les connectant afin de réduire le gaspillage alimentaire dans les secteurs de la restauration et du commerce de détail. L’application Too Good To Go — disponible en Europe, en Amérique du Nord et en Australie — permet aux utilisateurs de récupérer à prix réduit des « paniers surprise » de nourriture invendue auprès de commerces locaux, tandis que son logiciel basé sur l’IA aide les détaillants à suivre, gérer et redistribuer les denrées qui seraient autrement gaspillées. FoodCloud, de son côté, utilise des outils d’IA intégrés à son application Foodiverse pour faciliter le don des surplus alimentaires aux associations et groupes communautaires au Royaume-Uni et en Irlande. Too Good To Go affirme avoir sauvé plus de 500 millions de repas depuis sa création en 2016, tandis que FoodCloud indique que plus de 300 millions de repas ont été redistribués grâce à son application.
Bien que de nombreuses applications de partage alimentaire destinées aux consommateurs soient basées dans les pays du Nord, O’Connor souligne que le secteur mondial de la distribution alimentaire commence à utiliser l’IA pour réduire les excédents et encourager les clients à acheter des produits avant leur date de péremption. La plus grande chaîne de supermarchés de Thaïlande utilise ainsi un système d’IA appelé Smartway pour appliquer des réductions dynamiques sur les produits proches de leur date d'expiration, tout en améliorant la précision des commandes. Par ailleurs, une startup brésilienne nommée Aravita utilise des outils d’IA pour analyser la demande des consommateurs en produits frais, aidant ainsi les supermarchés à mieux gérer leurs approvisionnements et à limiter les surplus responsables du gaspillage.
Maximiser les profits et réduire le gaspillage alimentaire
Dans les cuisines professionnelles comme dans la distribution, réduire le gaspillage alimentaire permet aussi d’augmenter les profits — et la technologie est mise à profit pour atteindre ces deux objectifs. L’entreprise Winnow propose un « système de gestion des déchets de cuisine » équipé d’outils d’intelligence artificielle qui aident les chefs à optimiser l’utilisation des aliments dans le secteur de l’hôtellerie, où environ 100 milliards de dollars américains de nourriture sont gaspillés chaque année. Les dispositifs de Winnow sont installés au-dessus des poubelles dans plus de 3 000 cuisines professionnelles à travers le monde. Ils enregistrent des images des aliments jetés au moment où ils sont éliminés. Le modèle d’IA identifie ensuite le type de nourriture, analyse son poids et son coût, puis utilise ces données pour fournir des recommandations adaptées à chaque cuisine afin de réduire le gaspillage.
« Le gaspillage alimentaire est très difficile à mesurer », explique David Jackson, directeur marketing chez Winnow. « Mais nous disons que ce qui est mesuré est géré. » L’entreprise collabore avec des hôtels du monde entier, notamment des chaînes comme Hilton, Accor et Marriott. En 2023, Winnow s’est associé au PNUE et à Hilton dans le cadre de l'initiative Green Breakfast, permettant de réduire de 62 % les déchets post-consommation dans 13 hôtels participants en seulement quatre mois.
Dans toutes ces initiatives technologiques, « l’important est de ne pas faire culpabiliser les gens face au gaspillage alimentaire, car la science montre que cela ne change pas les comportements », souligne O’Connor. « L’IA et d’autres solutions technologiques peuvent au contraire valoriser les efforts déjà réalisés et encourager l’adoption de nouvelles habitudes. Cela peut générer des gains rapides pour le climat, tout en aidant les ménages à faire des économies. »
La Journée internationale du zéro déchet 2026, qui se tient chaque année le 30 mars, est consacrée au gaspillage alimentaire. Organisée conjointement par le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) et le Programme des Nations Unies pour les établissements humains (ONU-Habitat), cette Journée du zéro Déchet appelle les populations, gouvernements et organisations du monde entier à prendre des mesures concrètes pour prévenir le gaspillage, promouvoir des solutions circulaires et renforcer les systèmes alimentaires zéro déchet.
En tant que principale autorité environnementale mondiale, le PNUE œuvre à prévenir le gaspillage alimentaire et à atténuer les émissions de méthane en adaptant et en déployant des solutions éprouvées, tout en promouvant la collaboration mondiale sur ce sujet. Lors de la COP30 à Belém, au Brésil, le PNUE et ses partenaires ont lancé l’initiative Food Waste Breakthrough – qui vise à réduire de moitié le gaspillage alimentaire d'ici à 2030 et à diminuer les émissions de méthane jusqu'à 7 % dans le cadre des efforts pour freiner les changements climatiques.


