Imazon a développé des modèles de prédiction de la déforestation fondés sur l’intelligence artificielle, qui éclairent les politiques publiques et aident les autorités à protéger la forêt amazonienne, tout en favorisant une croissance économique durable.
La zone vert foncé sur une carte numérique, parsemée de points jaunes, orange et rouges, ne signifie peut-être pas grand-chose pour un œil non averti. Cependant, pour les chercheurs de l’Institut pour l’Homme et l’environnement de l’Amazonie, une institution scientifique brésilienne et amazonienne à but non lucratif connue sous le nom d’Imazon, cette carte raconte l’histoire dramatique de la lutte pour la survie de la forêt amazonienne, le plus grand écosystème du monde qui produit 20 % de l’oxygène de la planète.
Chaque point représente un lieu où Imazon estime que la déforestation surviendra, et chaque couleur indique le niveau de risque, sur la base de données satellitaires et de modèles reposant sur l’intelligence artificielle. En 2021, année du lancement de cette carte, ces points ont permis d’identifier 15 000 km² de zones forestières à haut risque, dont 71 % ont ensuite été préservés ; ils ont éclairé plus de 4 400 procédures judiciaires environnementales et ont contribué à détecter 99 % de la déforestation illégale.
« Le Brésil ne sera plus le même sans la forêt amazonienne. Et la planète non plus », déclare Carlos Souza, chercheur associé à Imazon. La carte en pointillés sur son écran, créée à partir d’images satellites, montre les zones menacées par la déforestation due à l’élevage bovin et à l’exploitation forestière.
L’institut a suivi l’évolution de la déforestation en Amazonie de 1985 à 2024. Son objectif n’était pas seulement de mener un exercice scientifique ou de constituer un registre historique, mais de créer un outil pratique permettant à la société brésilienne — gouvernement, forces de l’ordre et entreprises — de collaborer pour prévenir toute destruction supplémentaire de l’Amazonie, tout en soutenant une croissance économique durable. « Je crois que nous avons déclenché un mouvement. L’Amazonie est un formidable laboratoire », affirme Souza.
Imazon a été fondé il y a 35 ans grâce aux efforts de l’écologiste américain Christopher Uhl. Uhl est arrivé au Brésil en tant que chercheur invité dans les années 1980 et s’est progressivement inquiété du manque de connaissances et de documentation sur les changements qui se produisaient en Amazonie. La création de l’institut a marqué l’émergence d’une nouvelle génération de scientifiques spécialisés dans ce domaine.
Le premier bureau de l’organisation était une petite maison où 15 chercheurs travaillaient à des heures décalées afin de pouvoir partager les trois seuls ordinateurs dont ils disposaient. Depuis lors, Imazon a publié plus d’un millier d’études, dont 144 livres.
Aujourd’hui, l’institut utilise l’intelligence artificielle pour analyser de grands volumes de données satellites et développer des modèles prédictifs précis. Sur l’ensemble de ses alertes de déforestation, 73 % se sont produites dans un rayon de 4 kilomètres autour de la zone prédite. Ces alertes précoces éclairent les politiques publiques et renforcent les actions des forces de l’ordre. « C’est un changement de paradigme majeur rendu possible par l’intelligence artificielle, l’informatique en nuage et les nouveaux algorithmes, qui nous offrent une information beaucoup plus précise sur l’avenir proche de l’Amazonie et nous aident à prévenir des scénarios de destruction », explique Souza.
Les données d’Imazon ont été utilisées par des institutions telles que le Conseil monétaire national, qui distribue des crédits agricoles en fonction de la conformité environnementale des candidats. L’institut a également conclu des partenariats officiels avec plusieurs parquets de la région pour éliminer la déforestation liée à l’élevage et à l’exploitation forestière illégale.
Outre l’analyse des données, Imazon mène de vastes travaux de terrain auprès des communautés locales pour promouvoir des pratiques durables et protéger des zones forestières. « La science ne vient pas de l’extérieur, elle vient de l’intérieur. Nous apportons donc nos connaissances issues de la recherche et les mettons en relation avec les savoirs ancestraux locaux [et] la sagesse des peuples de la forêt : les peuples autochtones, riverains et Quilombolas », explique Ritaumaria Pereira, directrice exécutive d’Imazon.
L’une des grandes réussites d’Imazon a été de démanteler la fausse dichotomie entre « conservation » et « développement ». Lorsque l’organisation a été créée, le débat sur l’utilisation durable des ressources forestières était fortement polarisé.
Certains refusaient de croire qu’une gestion durable de la forêt était possible et estimaient que toute extraction de bois en Amazonie devait être interdite ; d’autres cherchaient au contraire à pratiquer une extraction prédatrice sans aucune mesure de protection ou de régulation.
Les recherches d’Imazon ont démontré que l’extraction durable du bois était possible et que des réglementations de gestion forestière pouvaient réduire considérablement l’impact environnemental de l’industrie tout en préservant ses bénéfices économiques.
« En réalité, le Brésil a déjà démontré sa capacité à remplir ses obligations. Entre 2004 et 2012, la déforestation a chuté de 84 %. Au cours de la même période, le PIB de l’Amazonie a plus que doublé. Cela réfute complètement l’idée selon laquelle le développement économique est lié à la destruction », explique Pereira.
Cependant, malgré ces avancées significatives qui doivent être reconnues et célébrées, la déforestation en Amazonie demeure un enjeu pressant, non seulement pour les gouvernements de la région, mais pour le monde entier.
« Même avec tout cet arsenal d’outils de surveillance, nous continuons à perdre la forêt, à un rythme moins intense, à un taux annuel plus faible, mais la déforestation se poursuit chaque année », explique Souza. Il estime que parvenir à une déforestation nette zéro est un objectif réaliste, qui peut être atteint en restaurant les zones dégradées et improductives, en rétablissant la biodiversité et en capturant le carbone.
Si Imazon peut continuer à tirer parti des technologies les plus récentes et à sensibiliser divers acteurs aux meilleures pratiques de gestion forestière, le succès dépendra en dernier ressort de la volonté politique et de la responsabilité.
« Lorsque j’ai commencé à travailler, je pensais que le défi était d’ordre technologique. Je pensais que c’était un manque d’informations. Ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, il est clair que ce dont nous avons besoin, ce sont des décisions politiques affirmées en faveur de la conservation et de l’utilisation durable des ressources amazoniennes », explique Souza. Il ajoute ensuite, avec un optimisme prudent indispensable à son travail : « Il est encore possible de gagner cette bataille. Je suis très optimiste. Il est encore temps. Cependant, nous n’avons pas beaucoup de temps. »


