Pour les léopards des neiges d’Asie centrale, c’était la tempête parfaite.
Les changements climatiques, la raréfaction de leurs proies et les conflits avec le bétail menacent la survie de ces grands félins solitaires. Aujourd'hui, on compte entre 3 500 et 7 500 léopards des neiges, qui sont officiellement classés comme « vulnérables », soit un cran en dessous du statut « en danger ».
Les experts affirment que leur situation reflète une crise plus large de la faune sauvage qui se déroule dans les montagnes enneigées d'Asie centrale.
Mais dans certains endroits, il y a des signes d'espoir. Cela inclut une bande des montagnes escarpées de Tian Shan au Kirghizistan. Là, un petit groupe de gardes forestiers bénévoles a pris l'initiative de patrouiller sur 380 kilomètres carrés l’un des terrains les plus difficiles d'Asie centrale.
Bravant des températures glaciales et la menace constante des braconniers armés de fusils, leur objectif est de protéger les proies et l'habitat du léopard des neiges – et de raviver la présence de ce félin insaisissable, surnommé localement le « fantôme de la montagne ».
Plus de 90 % du territoire kirghiz, pays enclavé de 7 millions d’habitants, est constitué de montagnes. Ces sommets abritent une faune exceptionnelle, notamment le mouton argali, célèbre pour ses grandes cornes en spirale, le bouquetin d’Asie, l'une des plus grandes chèvres de montagne au monde, et le maral du Tian Shan, parent du cerf élaphe. Mais ces espèces sont de plus en plus menacées par les changements climatiques — ainsi que par les activités humaines.
Depuis des générations, les vastes plaines et les prairies d’altitude du Kirghizistan soutiennent une industrie animale florissante. Mais, selon les habitants, la hausse des températures provoque l’assèchement des sources alimentées par les glaciers et la dégradation des pâturages. Cela oblige les éleveurs à remonter plus haut dans les montagnes — autrefois le territoire des léopards des neiges et de leurs proies.
Les conséquences pour la faune pourraient être désastreuses, préviennent les spécialistes de la conservation. Les aires de répartition de nombreuses espèces migratrices – léopards compris – se réduisent. Les moutons sauvages, cerfs et autres herbivores doivent rivaliser avec le bétail pour accéder aux pâturages. De plus, de nombreux animaux sauvages sont de plus en plus exposés au risque de contracter des maladies transmises par le bétail, contre lesquelles ils ont peu ou pas d’immunité.
Plusieurs projets de conservation cherchent à inverser cette tendance. Parmi eux, une initiative dirigée par le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), en collaboration avec les partenaires locaux CAMP Alatoo et la Fondation Ilbirs. Financé par l'Initiative internationale pour le climat de l’Allemagne, son objectif est d'aider les communautés rurales à s’adapter à un climat en rapide évolution, tout en protégeant la faune qui les entoure.
Dans le cadre de cette initiative, le PNUE a soutenu la création d’un corridor écologique large de 200 kilomètres, reliant plusieurs réserves naturelles du Kirghizistan. Cette superautoroute pour la faune – qui fait partie des 10 000 kilomètres carrés d’aires protégées – permet aux espèces de se déplacer face aux changements climatiques. Ce corridor est considéré comme essentiel à la survie des animaux migrateurs tels que le mouflon argali et le bouquetin d’Asie, proies clés du léopard des neiges.
Certaines parties du corridor sont surveillées par des gardes forestiers bénévoles, comme Baatyrbek Akmatov, 51 ans. Lui et cinq autres personnes sont chargés de patrouiller dans la réserve communautaire de Baiboosun, qui s’étend sur 380 kilomètres carrés dans le nord du Kirghizistan. Beaucoup de ces gardes forestiers sont d’anciens chasseurs, profondément attristés par les ravages que le trafic d’animaux sauvages a causés aux ongulés sauvages du Kirghizistan, comme le bouquetin.
Ils se déplacent en jeep et à cheval, à la recherche à la fois de braconniers et d’éleveurs faisant paître leur bétail dans des zones écologiquement sensibles. « Nous avons décidé de commencer cette initiative, sinon nous aurions tout perdu », explique Akmatov à propos du corps des rangers, les gardes forestiers. « Je ne veux pas montrer à mes enfants sur mon téléphone portable que nous avions cette nature, ces animaux. Je veux qu’ils les voient de leurs propres yeux. »
Le gouvernement kirghize ne pouvait pas se permettre de payer les gardes forestiers, mais leur a donné l’autorité de gérer le corridor et d’arrêter les braconniers. L’initiative dirigée par le PNUE – officiellement appelée projet sur les mammifères d’Asie centrale et l’adaptation au climat – leur a fourni formation et équipement.
Leurs patrouilles peuvent durer jusqu’à trois jours et les mènent au cœur des montagnes du Tian Shan. C’est un travail dangereux. Souvent seuls pour couvrir cette immense réserve, les gardes forestiers affrontent glissements de terrain, crues soudaines, orages violents et parfois des braconniers armés de fusils.
Au début, de nombreux habitants locaux se montraient réticents face aux patrouilles, notamment les éleveurs qui craignaient d’être interdits de pâturage. Mais avec le temps, les espèces proies ont commencé à revenir, tout comme les prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire, comme les loups et les léopards des neiges. Douze de ces grands félins ont été aperçus dans et autour de Baiboosun ces derniers mois.
Le retour de ces animaux a redonné espoir et apporté de nouvelles opportunités économiques, comme l’écotourisme. « Les mentalités évoluent. Les gens comprennent l’importance de protéger leur environnement », explique Akmatov.
Pour réduire les conflits entre les humains et la faune, les partenaires locaux du projet dirigé par le PNUE ont formé les membres de la communauté à des activités génératrices de revenus moins vulnérables aux changements climatiques et plus durables. Dans le village de Chong-Zhargylchak, des femmes comme Elia Ismailova ont appris l’apiculture, la fabrication de fromage et la culture sous serre, notamment des tomates, ce qui a permis d’augmenter leurs revenus. Ismailova a qualifié ce programme de véritable bénédiction pour un village qui peinait depuis longtemps à lutter contre le chômage.
Les équipes ont également travaillé d’arrache-pied pour sensibiliser à l’importance de la faune sauvage, en formant plus de 200 enseignants kirghizes aux questions liées à la biodiversité. Ces enseignements ont été transmis aux élèves de Chong-Zhargylchak, qui ont créé une pièce de théâtre sur la vie des léopards des neiges.
Le projet dirigé par le PNUE vise à soutenir le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, un accord historique de 2022 destiné à inverser ce que les experts qualifient de déclin alarmant du monde naturel. Parmi ses objectifs, ce pacte appelle les pays à étendre les aires protégées et à mieux connecter les écosystèmes.
Le mari d’Ismailova, Talant Usupov, dirige une troupe de gardes forestiers du village. Il affirme que les patrouilles commencent à porter leurs fruits. Les sangliers sont revenus dans la région pour la première fois depuis près de vingt ans. Les bouquetins, autrefois presque inconnus, sont désormais régulièrement aperçus. Et des bois de cerf ont été retrouvés dans les montagnes, signe que ces animaux pourraient aussi revenir.
Bien que le braconnage et le surpâturage restent des problèmes, le retour de certains animaux sauvages redonne espoir à beaucoup.
« Je suis assez optimiste », déclare Ismailova, mère de cinq enfants. « Nous racontions autrefois à nos enfants qu’il y avait des sangliers et des poissons sauvages. Maintenant, je suis heureuse qu’ils puissent les voir de leurs propres yeux. »
Le projet sur les mammifères d'Asie centrale et l'adaptation au climat, dirigé par le PNUE, est financé par l’Initiative internationale pour le climat du gouvernement allemand, en collaboration avec la Convention sur les espèces migratrices, le WWF États-Unis, ainsi que deux organisations non gouvernementales kirghizes, CAMP Alatoo et la Fondation Ilbirs. Ce projet vise à renforcer la conservation des espèces emblématiques de mammifères migrateurs d’Asie centrale grâce à une gestion et une prise de décision intégrant les enjeux du changement climatique.
Au Kirghizstan, le projet a soutenu la création d’un corridor faunique de 200 kilomètres reliant plusieurs des réserves naturelles les plus importantes du pays. Il a également contribué à l’élaboration de plans de gestion pour les pâturages et les aires protégées.
Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal
La planète connaît un déclin dangereux de la nature. Un million d’espèces sont menacées d’extinction, la santé des sols se dégrade et les sources d’eau s’assèchent. Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal fixe des objectifs globaux visant à arrêter et inverser la perte de biodiversité d’ici 2030. Il a été adopté par les dirigeants mondiaux en décembre 2022. Pour lutter contre les causes profondes de cette crise de la nature, le PNUE collabore avec ses partenaires afin d’agir dans les paysages terrestres et marins, de transformer nos systèmes alimentaires et de combler le déficit de financement dédié à la nature.


